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Blogue d'Isabelle

Autisme et anorexie

Isabelle Faguy Vendredi août 28, 2020

Je vais vous raconter une histoire, réellement arrivée. Une adolescente autiste (diagnostiquée depuis plusieurs années) est admise à l'hôpital pour anorexie. Ses parents ne savent plus quoi faire, elle doit manger! Après des semaines, son psychiatre est aussi désespéré et ne sait plus quoi faire parce qu'il n'arrive pas à dialoguer avec la jeune fille. Il demande à une de ses clientes, qui est une adulte autiste, si elle accepterait d'aller parler à la jeune fille à l'hôpital pour tenter de débloquer la situation. L'adulte autiste lui rend donc visite et parle avec elle. À un moment, elle lui demande pourquoi elle mange aussi peu. L'adolescente répond : "Je compte les calories". L'adulte autiste n'a pas besoin de plus, elle a compris le problème et elle a aussi compris pourquoi le psychiatre et les parents (tous neurotypiques) ne comprennent pas.

L'adulte autiste va voir le psychiatre et lui demande : "Ne vous a-t'elle pas dit qu'elle compte les calories?" Le psychiatre répond : "Oui, elle ne fait que répéter cela, pas moyen d'avoir de conversation autre". L'autiste continue : "Vous ne comprenez pas, pourtant c'est super clair!" Le psychiatre, qui commence à regretter son choix d'impliquer une autre personne autiste : "Bien sûr que je comprends qu'elle veut maigrir et que pour cela elle compte les calories!"

Si vous êtes autiste, vous trouvez probablement la situation soit très comique, soit pathétique. Si vous êtes neurotypique, vous ne voyez probablement toujours pas... Je vais vous expliquer :

La jeune fille compte les calories. Comme dans j'aime compter des affaires. Y'a des autistes qui comptent les wagons de trains, les carrés de trottoir, etc. Elle, elle compte les calories. Dès que l'adulte autiste dans l'histoire a entendu l'adolescente dire qu'elle compte les calories (et moi aussi quand elle m'a raconté l'histoire), elle a compris, puisque bien sûr nous avons toutes 3 en commun d'être autiste et donc... de communiquer de manière explicite, directe, littérale. Le psychiatre et les parents, en neurotypiques, interprétaient un message qui n'avait pas à être interprété puisque émit par une personne autiste. Il suffisait d'en faire une compréhension littérale. Mais, les neurotypiques de l'histoire ont entendu "je compte les calories" et se sont inventé tout un scénario : "elle se trouve trop grosse, elle veut avoir l'air belle, donc elle se met au régime pour plaire". Je vais vous dire, c'est très peu probable qu'une personne autiste se préoccupe de l'avis des autres au sujet de son corps à ce point là... Se préoccuper de l'avis des autres, c'est éminemment neurotypique. Et si elle avait voulu changer son apparence, la jeune fille aurait dit quelque chose comme : "je me trouve grosse et je veux maigrir". Parce qu'avec nous, il n'y a pas besoin de chercher de métaphores, paraphrases, etc.

Le psychiatre a été voir sa jeune cliente, lui a demandé si elle aime compter les calories et la jeune fille a répondu oui, bien sûr. Il lui a expliqué qu'il va falloir qu'elle trouve autre chose à compter, parce que compter les calories est dangereux pour sa santé et sa vie. La situation s'est réglée, comme ça, tout bêtement. Combien de temps cela aurait duré sans l'intervention d'une adulte autiste?

Je n'étais pas surprise quand j'ai appris cette histoire. J'ai moi-même dû corriger mes intervenants très souvent parce qu'ils avaient interprété ce que j'avais dit et c'étaient montés toutes sortes de scénarios, plutôt que d'avoir fait une compréhension littérale de mes propos pourtant choisis avec soin pour représenter très exactement ma pensée. Je vais vous donner un exemple de ma vie, plutôt cocasse avec le recul, mais pas très drôle sur le moment.

J'avais un intervenant pour qui j'avais eu un coup de foudre dès la première fois que je l'ai aperçu (je ne savais alors même pas qu'il était intervenant, c'était avant qu'il me soit présenté et qu'il devienne mon intervenant). Je l'ai quand même pris comme intervenant parce que j'avais besoin d'un intervenant et n'en avait aucun autre disponible. Bien sûr, je me suis prise d'affection pour lui au fil du temps et à un moment donné, c'est devenu compliqué pour moi de faire abstraction de ses émotions. Quand je le sentais fatigué ou stressé, je me privais de lui demander de l'aide parce que je ne voulais pas ajouter à sa fatigue ou son stress. Je n'arrivais plus à le considérer comme un fournisseur, mon affection pour lui faisait en sorte qu'il était dans la catégorie amis et je me préoccupe beaucoup du bien-être de mes amis et de ne pas être une charge pour eux.

Je lui ai dit tout ça, exactement comme je vous l'ai dit ici. Mais, en neurotypique, il a fait une interprétation de mon "j'ai de l'affection pour toi" et il a imaginé un scénario. Il s'est imaginé que j'avais un trouble de personnalité limite (TPL) et que je voulais avoir du sexe avec lui (chose qui arrive assez souvent avec les personnes qui vivent avec ce trouble). Il a paniqué et est devenu super nerveux avec moi, au point que cela nuisait énormément à la relation d'aide et a causé de nombreuses situations de conflit. Je ne comprenais pas du tout son changement d'attitude, jusqu'à ce qu'il me dise enfin qu'il pensait que j'avais un TPL et voulais coucher avec lui. Je n'en revenais pas, je lui ai dit : "Je n'ai jamais dit que je voulais du sexe avec toi!" Il m'a dit "bien oui, tu m'as dit que tu as de l'affection pour moi!" J'ai répondu : "C'est justement ce que j'ai dit, j'ai de l'affection, si j'avais voulu coucher avec toi, j'aurais demandé voulez-vous coucher avec moi!"

Malheureusement, aucun de mes efforts n'a réussi à le convaincre qu'il s'était monté un scénario alors qu'il n'y avait rien à s'inventer (je n'avais sincèrement pas du tout l'intention ni l'envie de coucher avec lui, juste beaucoup d'affection et de toute façon, ceux qui ont lu mon livre savent que je ne veux plus de sexualité dans ma vie, pour des raisons sensorielles et de traumatismes, dont il était pourtant très au courant). Je l'ai perdu comme intervenant, pour m'être trop préoccupée de ne pas ajouter de fardeau sur ses épaules ses journées de fatigue ou de stress. Alors que c'était le meilleur intervenant que j'ai eu à vie. C'est triste, comme l'histoire de la jeune fille aux calories, mais en même temps, c'est tellement pathétique que c'en est très comique (quand on n'est pas la personne autiste concernée par l'histoire).

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