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"The Silent Wave" en français

Le mauvais côté d'être autiste et intelligente

Isabelle Faguy Dimanche juin 11, 2017

Vous pouvez lire la version originale de cet article ici :https://thesilentwaveblog.wordpress.com/2017/01/25/the-downside-to-being-autistic-and-bright/

 

“Tu es si intelligente, pourquoi ne peux-tu pas faire ceci ou cela?”

“Tu aurais pu avoir un A, si seulement tu avais mieux travaillé à l'école / fait tes devoirs.”

“Je sais que tu es capable.”

“Tu peux faire mieux.”

“Tu es meilleure que ça.”

Quoi, merci?  Quand les gens me disent ces choses, je me sens encore mal.

Parce que ce ne sont pas des compliments du tout.  Les personnes qui émettent ces commentaires croient peut-être que ce sont des compliments, mais ce n'est pas le cas.

C'est pourquoi je n'ai pas très envie de répondre Merci.  En fait, je regardais fixement, essayant sans succès de ne pas avoir l'air "coupable", parce que je savais que, d'une façon ou d'une autre, malgré tous mes efforts, j'avais raté.  Alors, pendant que les secondes s'étiraient, je concentrais tous mes efforts à maintenir mon calme, le mieux que j'arrivais à faire étant de garder ce look coupable, la seule expression que je m'aperçois que je laisse transparaître. 

Je restais là sans parler parce qu'il aurait été inapproprié de les remercier, les remercier de leur critique.  Les gens ne réponde pas bien à la critique.  J'y répond encore plus mal que la moyenne.  Je déteste être sensible, mais je le suis.  Quand on distribuait la sensibilité, j'ai fait la file deux fois.  Sauf que ma réponse amplifiée n'étais pas trop visible en surface, elle ne passait pas tellement au travers de ma surface durcie, et le torrent d'émotions était plutôt réverbéré vers l'intérieur. 

Ce qui ne me faisait pas briller de l'intérieur.  Cela me faisait dépérir un peu plus chaque fois que ça arrivait.  Ce qui était trop souvent. 

Et la critique envers moi est déraisonnable, basé sur des hypothèses incorrectes.  C'est une grenade que je n'ai pas vu venir, et qui n'aurait pas du venir. 

Une compétence ou aptitude ne vient pas nécessairement en lot avec d'autres. 

Ce n'est pas parce que je savais lire bien avant la maternelle que j'avais envie de tracer des cercles sur du papier.  Ce n'est pas parce que j'étais prête pour faire des multiplications en pré-maternelle que j'avais envie de faire des additions simples dans la salle de classe. 

Avoir des résultats élevés aux tests d'admission ne veut pas automatiquement dire que je vais briller à la maternelle ou que mon parcours scolaire sera super facile, avec une bourse d'études dans une école privée comme trophée ultime à la fin.  Parce qu'il y a des cerceaux bureaucratiques arbritraires - et parfois non nécessaires - au-travers desquels il faut sauter.  Comme, par exemple, les devoirs ou les travaux quotidiens.  Comme les projets de session, les rédactions.  Ces éléments étaient des barrages sur le chemin de l'apprentissage, inutiles et nuisibles.  J'excellais dans les examens et tests, pourquoi s'encombrer d'exercices?  Ces exercices était pour pratiquer.  Je n'avais pas besoin de pratique.  On n'a pas besoin de pratique quand on connaît déjà la matière.  

À quel point faut-il qu'un système social soit défectueux pour pénaliser une personne de ne pas avoir besoin de pratique? 

Quel système maladif fait en sorte qu'un enfant tranquille, qui se comporte bien, qui désire vivement plaire et est à l'aise de jouer, travailler, étudier et apprendre de manière indépendante, se retrouve dans la ligne de mire de la discipline du professeur? 

Combien dément est un système dans lequel un enfant qui aime apprendre en soi, en vient à détester l'école? 

Combien inutile est un système, éducatif ou autre, qui vous pénalise pour être en avance sur les autres?  Qui vous attaque si vous n'êtes pas / n'agissez pas dans la "moyenne", si vous confrontez la médiocrité? 

Quel sorte de systèmes est-ce?  Comment cela peut-il être qualifié de constructif ou de sain?  Quel genre de messages cela envoie à un enfant en train de se convertir en étiduant?  Ou un jeune adulte impressionnable, qui fait son entrée dans le monde?  Ça n'est pas centré sur l'apprentissage, ça ne l'encourage pas.  Définitivement pas.  

Les attentes des autres personnes peuvent être destructives et néfastes. 

C'est encore pire quand ces attentes sont erronnées. 

Ce phénomène insupportable continue pendant la vraie vie, se "convertissant" en une version adulte. 

Les attentes qu'on a envers moi n'ont pas d'allure, et malgré tout demeurent, exemptées de révision par des collègues.  L'impuissance peut être stupéfiante.  La supposition est que si je suis en apparence valide, capable de lire, sachant faire des calculs mathématiques de base, et que j'ai maîtrisé les bases de la vie, je devrais automatiquement être capable de faire n'importe quoi. 

Les attentes sont plus hautes si vous êtes perçue comme "intelligente".  Bien sûr, je suis "intelligente", mais parfois ce n'est pas si bien que ça en à l'air.  Parfois, la réputation de l'intelligence est un peu exagérée.  Et j'ai l'impression que j'ajoute des "petits caractères" non verbalisés - de manière inconsciente - à ma vie. 

Par exemple, le fait que je suis une personne travaillante ne veut pas dire que je peux changer de tâche en une seconde. 

Le fait que je peux sourire, établir un contact visuel (regard direct dans les yeux) intermittent et momentanné, et me présenter correctement, ne veut pas dire que je peux rencontrer des gens sans avis préalable. 

Mais les gens voient la surface.  Ils ne voient pas la baisse de mes autres fonctions cognitives, pendant que je détourne toute l'énergie disponible vers mes yeux pour établir un contact visuel.  Ils ne voient pas la bataille qui se passe en-dedans de moi.  Ils ne réalisent pas l'énorme quantité d'énergie qu'il me faut dépenser faire des choses simples dans le monde extérieur. 

C'est souvent difficile pour une personne Asperger/autiste de fonctionner dans le monde en général, surtout parce que nos cerveaux sont connectés différemment.  Je suis faite pour m'engager en profondeur dans une relation personnelle, une activité ou un sujet.  Alors que la plupart des gens ont un côté du cerveau (gauche ou droit) qui domine, chez moi ce sont les deux.  Ça implique que mon cerveau doit s'engager à la fois dans l'aspect scientifique/logique et dans l'aspect créatif/intuitif.  C'est un double engagement.  Qui prend deux fois plus de temps.  C'est pourquoi, ça me dérange énormément quand je dois changer de tâche. 

Et c'est de là que vient mon "hyper-focus" : je m'engage des deux côtés de mon cerveau.  Mais ce n'est pas tout.  Mon cerveau veut aussi tout mettre en ordre.  Pas nécessairement dans une séquence linéaire (à moins que le sujet ou la situation s'y prête particulièrement bien), mais mon cerveau insiste pour bâtir ce que je décrirais comme un "nuage d'idées" - une matrice tridimensionnelle de nombreux éléments et concepts, proportionnellement interconnectés et reliés par des hyperliens, bien étiquettés, et classés par priorités et comparaisons.  Quand vous êtes submergée dans les profondeurs abyssales d'un "nuage d'idées" et que quelqu'un tente de vous poser une question qui n'a aucun lien avec le sujet, c'est IRRITANT. 

Mais parce que je suis "intelligente", je "devrais" être capable de changer de tâche, non? 

Je "devrais" aussi avoir une fonction exécutive hors pair.  Étant donné mon désir de tout systémiser, ça semble tout à fait logique (selon la logique conventionnelle) de penser que je "devrais" être capable de classer mes tâches quotidiennes en ordre et de les effectuer parfaitement, non? 

Mais ici se cache un bug de mon système, plein d'ironie : le synthétiseur (moi) est doté d'une incroyablement mauvaise Fonction Exécutive.  Moi aussi, ça me déconcerte. 

Ça détruit la supposition qu'étant donné que je peux ordonner des choses dans un nuage d'idées dans ma tête, je suis donc automatiquement capable de passer au travers de chaque item sur ma liste de tâches quotidienne. 

Je ne me fais plus sermonner par mes parents et mon conjoint maintenant (étonnament, mais heureusement, ça a stoppé depuis mon diagnostique d'Asperger/autisme l'an passé).  Je sais depuis longtemps qu'il y a beaucoup trop de gens autour de moi, avec qui je passe beaucoup trop de temps, qui avaient beaucoup trop le nez dans mes affaires. 

Alors, pourquoi ce bug ironique de mon système existe?  Pourquoi je peux faire "ceci" mais pas "cela"?  Pourquoi quelqu'un de si "briallant" ne parvient pas à faire les choses les plus banales. 

Peut-être que mon cerveau fait un ego-trip.  Peut-être que subconsciemment il me dit que "j'ai des choses plus importantes à faire que ces choses insignifiantes du quotidien". 

Ou peut-être que mon cerveau cherche les sensations fortes.  Peut-être qu'il dit "c'est ennuyeux, faisons quelque chose d'intéressant plutôt, donne moi quelque chose d'excitant". 

Ou bien peut-être que je suis correcte, et que c'est la société qui est perturbée. Peut-être que la société fait des connexions douteuses entre des compétences, connexions sur lesquelles sont ensuite basées des suppositions, sur lesquelles sont basées des attentes déraisonnables. 

Ou peut-être... 

... que je suis juste humaine.