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La vie d'autiste

L'amour

Isabelle Faguy Dimanche septembre 30, 2018

J'ai rédigé ce texte il y a fort longtemps, plus de 15 ans.  J'avais dans la jeune vingtaine.  Je ne savais pas que j'étais autiste.  Je savais par contre très bien que je n'étais pas "comme les autres".  Les autres me l'avaient très bien fait savoir pendant toute mon enfance et mon adolescence.  À cette époque je n'arrivais pas à m'identifier aux humains.  Il faut dire que c'est plutôt difficile de s'identifier à des gens qui vous harcèle, agresse, ridiculise, etc. 

Donc, ce texte, ça parle de...  l'amour, mais aussi du sens de la vie, de ma réponse d'alors à la grande question du "pourquoi sommes-nous ici?".  Une réponse qui m'a longtemps permis de lutter contre mes envies suicidaires, contre la dépression qui m'a rongée durant toute mon enfance, mon adolescence et le début de la vingtaine.  Il faut rappeler qu'à cette époque, l'avis de la médecine était que la dépression est impossible chez un enfant, et qu'une fille ça ne peut pas être autiste.  On en a fait du chemin depuis! 


L'amour, c'est quand il n'y a aucune raison d'aimer. Rien à espérer, ni jouissance, ni profit. Rien de beau, rien d'utile, rien qui puisse donner de l'espoir.

Et que malgré tout, non seulement on tolère, on accepte, mais on aide, on soutient, on porte, on protège, on instruit, on sauve; bref on vit avec l'autre.

C'est quand on accepte l'autre même si on sait qu'on ne pourra jamais le comprendre, et qu'il ne pourra jamais nous comprendre.

C'est quand on accepte l'autre même si ses buts, ses aspirations, sa vision du monde, ne correspondent pas aux nôtres et, pire, rendent les nôtres impossibles.

C'est quand on accepte l'autre tel qu'il est malgré les difficultés que cela suppose, malgré les problèmes qu'il nous crée sans cesse, malgré la méchanceté, malgré les agressions, malgré le mépris, malgré l'absence de logique de ses décisions, malgré que l'on sait très bien que l'autre ne nous acceptera jamais en retour.

Celui qui n'est pas humain l'apprend très tôt dans sa vie. Cela n'est que rarement dit en mots, mais il le comprend très bien au quotidien. Il s'aperçoit bien qu'il est seul, que les humains ont dédain de lui, peur de lui, éprouvent une haine gutturale envers lui, voudraient qu'il disparaisse, l'attaquent, le ridiculisent, le frappent, le détruisent.

Celui qui n'est pas humain, peut vivre dans le dédain réciproque, la haine réciproque, la méfiance réciproque; ou il peut vivre dans l'amour.

S'il vit dans le dédain, c'est la peur qui s'ensuit. Alors il choisira de s'isoler pour se protéger, ou d'éliminer ceux qui l'attaquent. Il essaiera assurément plusieurs fois ces deux stratégies.

Mais il se rendra vite compte que c'est peine perdue, car c'est de toute la masse grouillante de la fourmilière humaine dont il doit se protéger. S'il persiste dans la peur, il n'a d'autre choix que de retourner l'arme contre lui, car il est impossible d'exterminer toutes les fourmis. S'il survit, c'est qu'il a choisi l'amour, qu'il en soit conscient ou pas. L'amour véritable, désintéressé, sans retour d’ascenseur.

L'amour véritable n'est pas facile et le non humain faillira souvent. Il connaîtra de grands moments de souffrances et de désespoir. Il ressentira l'injustice, la solitude, la tristesse.

Il faut une discipline surhumaine pour réussir à faire preuve d'amour.

Il faut une patience infinie pour réussir à faire preuve d'amour.

Il faut une capacité d'empathie surnaturelle pour réussir à faire preuve d'amour.

Il faut une force de caractère qui nécessiterait plusieurs vies à bâtir, mais il faut l'avoir dès maintenant. Et il faut l'avoir à tout instant, en toutes circonstances.

C'est bien pour cela que l'on s'épuise.

C'est bien pour cela que l'on a besoin de se réfugier dans son monde intérieur.

C'est bien pour cela que l'on songe souvent à partir.

La mort qui fait si peur aux humains est pour le non humain une porte de sortie.  Ou une illusion de porte de sortie?  Et s'il fallait revenir tant que l'on a pas terminé la quête de l'amour?  Ne serait-il pas mieux alors d'essayer d'en venir à bout dans cette vie pour s'éviter d'autres vies de souffrances parmi les humains?  Peut-être qu'une fois l'amour maîtrisé l'on ne peut plus souffrir, malgré toute la méchanceté des humains?  Serais-je dans cette vie capable de vivre l'amour à temps plein, sans jamais faillir, sans m'épuiser, sans abandonner?  Combien d'autres vies me faudra-t-il pour y parvenir?  Ou peut-être que l'on ne vit qu'une fois, et alors, pourquoi continuer à souffrir? 


J'ai envie d'ajouter ici un extrait d'un livre de Richard Bach, que je trouve très à propos... 

Extrait de Jonathan Livingstone le Goéland

Fletcher pose une question à Jonathan (ce sont les deux goélands en vedette dans le livre) :

— Je ne comprends pas comment vous faites pour aimer cette racaille à plumes qui vient tout juste de tenter de vous tuer.

— Oh! Fletch, ce n’est pas cela qu’il s’agit d’aimer! Tu n’aimes ni la haine, ni le mal, c’est évident. Il faut t’efforcer devoir le Goéland véritable – celui qui est bon – en chacun de tes semblables et l’aider à le découvrir en lui-même. C’est là ce que j’entends par amour. C’est au fond un bon tour à leur jouer lorsqu’on sait s’y prendre.