Chargement...
 

La vie d'autiste

Le langage en dents de scie - 2ème partie

Isabelle Faguy Samedi octobre 13, 2018

Vous pouvez lire la 1ère partie de cet article ici

J'ai décidé d'expliquer plus en détail les diverses possibilités de variation de mes capacités langagières. 

Je rappelle que les facteurs qui causent une diminution de mes capacités langagières sont :

  • la fatigue physique ou mentale
  • les difficultés sensorielles prolongées (environnement bruyant, chaleur accablante, etc.)
  • le stress, même de courte durée et l'anxiété

J'ai essayé de décortiquer, de découper en "niveaux" mes capacités, partant du meilleur vers le pire. 


1 - Quand ça va bien

EXPRESSION

Verbal : je peux soutenir une conversation fluidement, en français ou en anglais.

Écrit : je peux rédiger correctement, en français ou en anglais, à l'ordinateur ou avec un crayon.

COMPRÉHENSION

Verbal : je comprends correctement, y compris des sous-entendus (pourvu que les informations contextuelles soient suffisantes), des expressions, des images, ou un interlocuteur ayant des difficultés d'expression.  Ici je vais référer à mon article sur l'écholalie pour les détails complets (nécessaire pour la compréhension du reste du texte si vous n'êtes pas familier avec les notions d'écholalie et de scripts), pour la version courte : quand ça va bien, je comprends en temps quasi-réel parce que j'arrive à effectuer très rapidement les multiples étapes qui me sont nécessaires pour comprendre.  Autrement dit, mon cerveau fonctionne alors assez rapidement pour ne pas induire de délai dans la compréhension.   

Écrit : je peux lire une seule fois une phrase et la comprendre. 


2 - Début de détérioration de mes capacités langagières

EXPRESSION

Verbal : je peux soutenir une conversation avec un interlocuteur familier, mais je vais chercher mes mots, j'utiliserai des mots anglais dans une conversation avec un interlocuteur francophone (parce que je n'arrive pas à trouver le mot français équivalent) ou vice-versa, ou bien je devrai donner la définition complète d'un mot parce que je ne le trouve pas.  Je me répète beaucoup.  Mon accès à mes scripts est plus difficile donc la conversation sera moins fluide.  Avec un interlocuteur peu familier ou nouveau, je perds ma fluidité, je n'arrive pas à utiliser la bonne intonation, le bon rythme.  Regarder mon interlocuteur est déjà plus difficile. 

Écrit : je peux écrire correctement à l'ordinateur, l'écriture manuscrite (crayon) sera difficile, fatiguante et difficile à lire.

COMPRÉHENSION

Verbal : je peux difficilement deviner le sens d'un mot ou d'une expression inconnue, je ne détecte pas les sous-entendus, les double sens.  Avec un interlocuteur non familier, je dois me rejouer plusieurs fois ses paroles pour arriver à les comprendre.  Avec un interlocuteur familier et un sujet de conversation habituel avec lui, je comprends encore facilement.

Écrit : je peux lire, mais ce sera long et pénible, je devrai relire plusieurs fois une phrase pour la comprendre et il faudra relire le paragraphe pour établir des liens entre les phrases qui le compose.


3 - Ça devient difficile, irritant, frustrant

EXPRESSION

Verbal : je ne peux plus : utiliser des intonations, contrôler le rythme et le débit, gérer mes mouvements stéréotypés tout en parlant, regarder mon interlocuteur.  Je cherche beaucoup mes mots.  Il me faut du temps pour arriver à trouver comment dire ce à quoi je pense.  Mon interlocuteur s'impatiente, il peut s'imaginer que je suis en colère.  Mon discours devient incohérent parce que je fais beaucoup d'erreurs, j'oublie de quoi on parlait, ce que je veux dire, je n'arrive plus à me repérer dans les notions de temps (hier, demain) et la séquence des événements.  Mon cerveau a de la difficulté à planifier la suite de la conversation tout en tenant compte de ce qui a précédé, autrement dit ma mémoire à court terme est très limitée. 

Écrit : je peux écrire à l'ordinateur de manière à être comprise, mais l'écriture manuscrite est trop difficile car ma motricité fine est limitée.  Je peux former des mots avec des lettres préparées à l'avance (ex.: lettres de Scrabble).

COMPRÉHENSION

Verbal : je peux comprendre seulement si les conditions sont optimales, c'est-à-dire que mes sens ne sont pas sur-stimulés (bruit ambiant, mouvements, lumière vive ou clignotante, chaleur accablante) et que mon interlocuteur s'exprime bien.  Il devra parler franchement, directement, sans utiliser d'images ou de figures de style.  Je n'arrive plus à me rejouer ce que mon interlocuteur m'a dit.  Si je n'ai pas compris dès la première écoute, je dois le faire répéter ou tenter de deviner d'après le contexte, son langage non verbal, etc.  Je risque de mal interpréter.

Écrit : je peux lire un texte court, mais ce sera long et pénible.  Je ne comprendrai probablement pas chaque phrase, chaque mot.  Je "devinerai" beaucoup, avec les probabilités d'erreurs que cela suppose. 


4 - Le mode télégraphique, ça devient vraiment stressant de ne plus arriver à communiquer

EXPRESSION

Verbal : je peux dire des phrases courtes, en utilisant un langage télégraphique.  Les accords de temps de verbe ne seront pas corrects.  Il peut manquer des mots.  Le vocabulaire est restreint.  L'ordre des mots peut ne pas être habituel.  Mon cerveau a de la difficulté à convertir ma pensée en langage.  Je compense par des hochements de tête, des gestes.

Écrit : je peux écrire des phrases courtes, en utilisant un langage télégraphique.  Les signes de ponctuation seront peut-être absents, de même que les majuscules.  Il me faudra beaucoup de temps pour rédiger et ce sera épuisant. 

COMPRÉHENSION

Verbal : à ce stade, mon interlocuteur est mieux de prendre pour acquis que je ne comprendrai pas tout ce qu'il me dit, que je ne me souviendrai pas des consignes qu'il me donne, que je ne perçois plus correctement les dangers dans l'environnement (par exemple ne pas être consciente qu'il y a des automobiles qui circulent dans la rue alors qu'on est sur le trottoir).  Si le message est non urgent, la personne devrait attendre un autre moment pour me le communiquer.  S'il est urgent, elle devrait parler avec des phrases courtes, utiliser un vocabulaire simple, appuyer par des gestes si possible, écrire si possible.  S'il y a une situation d'urgence et que je ne réagis pas, la personne devra utiliser la force physique pour me contraindre à m'éloigner du danger.

Écrit : je comprends mieux l'écrit, mais ça doit être court, simple et aller droit au but.  Le vocabulaire doit être courant et se référer à des notions concrètes (pas de notions abstraites). 


5 - Le mode non verbal, je suis terrifiée de me rendre compte que je ne comprends pas et que je ne peux pas m'exprimer, j'ai très peur de ce qui va se passer, de comment les gens vont réagir

EXPRESSION

Verbal : je ne peux pas parler.  Mon cerveau n'arrive plus à communiquer avec mes muscles, c'est vraiment comme si le signal se perdait entre les deux.  De toute façon, mon cerveau n'arrive même plus à convertir sa pensée en langage.  À ce stade, il m'est difficile d'initier une action, quelle qu'elle soit.  Par exemple, même répondre oui ou non par un hochement de tête est difficile.  Ou bien, tendre la main à quelqu'un qui me tend la sienne pour m'aider à me lever si je suis au sol. 

Écrit : je ne peux plus rédiger, mon cerveau n'a plus du tout la capacité de convertir ma pensée en langage. 

COMPRÉHENSION

Verbal : si je comprends quelque chose, se sera quelques mots par-ci par-là.  Je vais tenter de deviner le sens du message à partir de ces mots, du contexte (mais je suis peu consciente de l'environnement et ma mémoire à court terme est proche de nulle), de la posture, de l'intonation, du rythme, du débit et des gestes de mon interlocuteur.  Il se peut que mon interprétation soit totalement erronnée.  Il se peut que je n'arrive à isoler aucun mot du bruit ambiant et alors je ne pourrai me fier qu'aux indices visuels, pourvu qu'il n'y ait pas trop d'interférence visuelle en arrière-plan de mon interlocuteur ou entre nous (objets ou personnes en mouvement, lumière vive ou clignotante) et qu'il soit physiquement relativement près. 

Écrit : c'est inutile à ce point.  Mais on peut me laisser un écrit à lire plus tard, par exemple une consigne de quoi faire quand je serai plus calme ("va au bureau de monsieur X, rejoins madame X à la réception à 16h00").