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La vie d'autiste

La sexualité - discussion improbable...

Isabelle Faguy Samedi octobre 20, 2018

Lui : trentaine, son autisme est diagnostiqué depuis l'enfance, vit chez ses parents, n'a jamais eu de relations sexuelles ni de relation amoureuse, scolarité secondaire, quelques stages en milieu de travail, mais jamais véritablement travaillé, appuie des partis politiques très à droite.

Elle : quarantaine, diagnostiquée fin trentaine, partie de chez ses parents à 16 ans, a eu plusieurs histoires amoureuses et une vie sexuelle, scolarité collégiale et longue expérience de travail, n'appuie aucun parti politique car elle croit en la sociocratie (absence de pouvoir centralisé).

Bref, ce serait difficile de trouver plus éloignés.  La seule chose qui les rapproche, c'est le fait qu'ils sont tous les deux "sur le spectre" et qu'une intervenante les a mis en contact dans le but qu'il puisse socialiser car il n'arrive pas à socialiser avec les neurotypiques.  Ah oui, et ils n'ont pas de déficience intellectuelle.  OK, maintenant on peut y aller pour mon histoire, qui est véritablement arrivée!  

Il lui téléphone pour l'inviter à aller marcher dans la forêt samedi après-midi.  Elle accepte.  Ils marchent depuis une trentaine de minutes.  Il parle peu, malgré qu'elle lui pose des questions pour tenter de maintenir un dialogue.  Elle a la nette impression qu'il veut parler d'un sujet précis mais n'ose l'aborder.  D'ailleurs, c'était pareil à leur dernière promenade.  La conversation devient plus intéressante, moins superficielle.  Il lui parle que ses parents veulent qu'il quitte la maison, et donc pensent à "le placer, mais dans un endroit bien pour lui".  "Bien oui me semble", se dit la fille, "bien pour qui?"  La conversation continue et finit par dévier vers la sexualité.  Quel est le lien?

Pour une fille autiste, les questions du logement et de la sexualité ne sont jamais très éloignées, à moins de vivre chez ses parents (et c'est encore drôle... mais laissez-moi mes lunettes roses encore quelques secondes! ).  De nombreuses personnes autistes, peu importe leur sexe, ont de la difficulté à obtenir un revenu (d'emploi ou autre) suffisamment élevé pour avoir le luxe de choisir de vivre seule.  Beaucoup vivent donc chez leurs parents par dépit.  Bien des femmes autistes s'embarquent dans la vie amoureuse, ou même dans une relation de type "prostitution monogame" dans le but d'arriver à quitter le domicile familial.  D'autres femmes autistes quittent le domicile familial pour aller étudier au loin, commencent une carrière, s'épuisent et se retrouvent tellement démunies qu'elles n'ont d'autre choix que de "se trouver un pourvoyeur".  Je ne dis pas qu'il n'y a pas de femmes autistes qui sont dans des relations saines.  Je dis seulement que le risque de glisser vers une relation malsaine est élevé, à cause des nombreuses problématiques auxquelles une personne autiste se retrouve tôt ou tard confrontée si elle quitte le nid familial : santé physique, santé mentale (burn-out, dépression, anxiété), revenu insuffisant, capacités qui peuvent varier dramatiquement parfois d'une journée à l'autre (se faire à manger, faire l'épicerie, utiliser les transports en commun ou conduire son véhicule, etc).

Ils ont déjà abordé celà ensemble.  Elle fait exprès de ramener ça car elle soupçonne que le sujet dont il veut vraiment parler, c'est la sexualité.  Bonne déduction, il saisit l'opportunité et se livre.  Je vous épargne les détails et je résume.  Son entourage lui envoie un message unanime : étant autiste il ne devrait pas avoir de vie sexuelle ou amoureuse, il doit retenir ses pulsions, en gros il doit mener une vie de saint (au sens catholique du terme).  Tous les conseils qu'on lui donne en matière de sexualité sont d'une seule nature : quoi faire quand il lui vient des envies, comment les faire disparaître.  Mais il se plaint que "ça ne disparaît pas comme ça!", que "ça finit toujours par revenir, et souvent encore plus fort".  Elle l'écoute longuement, le laisse se vider le coeur.  Plus il parle, plus elle se dit que c'est incroyable que des personnes neurotypiques, donc qui n'ont aucune idée de l'expérience sexuelle et amoureuse d'un point de vue autiste, se mêlent de conseiller une personne autiste.  Et qu'en plus elles prêchent, ou plutôt forcent (par un subtil mais très ferme contrôle), une abstinence totale tant d'amour que de sexe.

Quand enfin il se tait, elle n'a qu'une envie, éclater de rire.  Comme le dit quelqu'un qu'elle connaît : "parfois, c'est si triste qu'il vaut mieux en rire, il n'y a plus rien d'autre à faire".  Mais elle trouve vraiment la situation comique aussi, pour une autre raison : son absurdité.  Il est là à lui confier qu'il ne trouve aucune réponse appropriée à ses questionnements en liens avec ses pulsions sexuelles débordantes, alors qu'ils marchent seuls dans la forêt, alors qu'ils se voient peut-être pour la dixième fois seulement, alors qu'elle a subit de la violence sexuelle à plusieurs reprises et qu'à cause de celà justement elle a longuement hésité à accepter cette marche en forêt avec lui, elle avait peur.  Oh, pas une peur paralysante, plutôt du domaine de l'inquiétude, de l'anxiété.

Elle sait que si elle rit, il sera blessé car il croira qu'elle rit de lui.  Alors elle se contrôle (tente de se contrôler) et lui parle le plus sérieusement possible.  Elle lui explique que son expérience amoureuse et sexuelle est très différente de la sienne.  Elle lui explique qu'elle a eu plusieurs conjoints, un amour platonique, qu'elle a vécu de bonnes relations de couple, mais aussi des relations d'abus (verbaux, physiques, sexuels).  Pendant qu'elle parle de tout ça, elle réalise qu'en fait ce qui déroute son ami, c'est le fait que son entourage dramatise sa sexualité, refuse son existence et surtout, lui dise que c'est inacceptable qu'il ait des envies, induise de la honte, de la culpabilité.

Elle lui dit alors : je vais te dire quelque chose que je vis présentement et qui va peut-être dédramatiser un peu ce que tu vis.  Pour commencer, un de mes colocataires a un corps de statue grecque, aucune imperfection.  Quand il sort de la douche avec seulement sa toute petite serviette pour cacher l'essentiel, je te jure que j'ai des idées qui me viennent, et ça même s'il a la moitié de mon âge.  Et puis, il y a dans mon entourage un homme, pour qui j'ai une attirance très forte, depuis le premier instant où je l'ai aperçu, c'est-à-dire la journée même où je suis déménagée dans cette ville.  Chaque semaine, parfois plusieurs fois par semaine, je le croise, je l'aperçois, parfois je lui parle.  Pour être tout à fait honnête, parfois je l'observe à son insu.  Chaque fois que je le vois, chaque fois que je suis près de lui, je sens monter cette chaleur qui ne trompe pas.  J'ai une attirance physique pour lui qui est impossible à ignorer.  J'ai aussi pour lui une très forte attirance émotionnelle et intellectuelle.  Je ne peux me l'enlever de la tête, depuis plus d'une année et malgré que je sais que c'est un amour impossible.  Ça n'empêche pas que par moments j'ai vraiment peine à contrôler mes envies de lui!  Tu es loin d'être le seul à avoir des pulsions sexuelles et des envies de relations amoureuses. 

Elle se retient de lui dire "même les neurotypiques bien pensants qui t'entourent ils en ont aussi des pulsions, et ils les assouvissent!".  Elle se tait, c'est plus sûr.  La discussion continue un certain temps.  Elle finit par apprendre qu'on lui a dit (à répétition) qu'il pourrait être dangereux pour les filles.  Ça c'est une coche plus grave pour la fille.  Elle se dit : franchement, plutôt que de lui dire que c'est honteux d'avoir des désirs, qu'il doit réprimer ses désirs et qu'il est un danger pour les filles, ça aurait été pas mal plus pertinent de :

  • parler de l'importance du respect (tout être humain a une valeur et mérite le respect de son intégrité physique, morale et émotive)
  • expliquer ce qu'est le consentement, quand il peut y avoir consentement éclairé, quand une personne n'est pas en mesure de consentir, du fait qu'une personne peut retirer son consentement n'importe quand
  • faire des simulations de conversations et de rencontres avec des filles, pour pratiquer à dialoguer, à reconnaître les signes de désir et non désir, à demander explicitement le consentement (avant de toucher, caresser, embrasser,etc.), la notion de graduation (on commence par jaser, faire des activités, des sorties, puis on va s'embrasser ou se faire des colleux, etc.)
  • informer à propos des ITSS (infections)
  • parler avec lui d'empathie (se mettre à la place de la fille), faire visionner des vidéos de témoignages de victimes d'abus sexuels pour rendre la chose concrète et démontrer que ce n'est pas parce que la fille était habillée en minijupe qu'elle s'est fait agresser, discours qui revient souvent chez les gars autistes (tout comme chez les gars neurotypiques), parce qu'ils l'ont entendu souvent à la télévision ou sur Internet
  • informer à propos du fonctionnement du système reproductif féminin et des méthodes de contraceptions
  • informer des difficultés sensorielles en lien avec les relations sexuelles et des risques de fatigue sensorielle, voire de meltdown pendant une relation, ou même un baiser (par exemple un "french kiss" peut être impossible à supporter pour un autiste) : toucher, goût, odeurs, sons, etc.  Parler du fait que les neurotypiques, particulièrement les filles, peuvent mettre du temps à obtenir un orgasme et que ce temps peut être trop long pour l'autiste, qu'il peut ne pas pouvoir supporter la surcharge sensorielle causée par l'acte sexuel aussi longtemps, ce qui doit être discuté entre les partenaires.  Ce qui nous amène à l'importance de discuter, clarifier, questionner, bref établir un dialogue franc et respectueux avec le ou la partenaire.  L'importance de lui dire qu'on a des difficultés sensorielles et que c'est important que le ou la partenaire les respecte pour éviter un meltdown.  Discuter aussi des questions de fréquence.  En effet, de nombreux autistes (des deux sexes) ont le problème de ne pas pouvoir avoir des relations sexuelles aussi souvent que leur partenaire le souhaiterait, parce que l'autiste aura besoin d'un "temps de repos" entre les relations.  Parce que contrairement au neurotypique que l'acte sexuel énergise, l'autiste est draîné d'énergie par l'acte sexuel.  Pas tous les autistes bien sûr, mais ceux qui ont de grosses difficultés sensorielles.  Et le seul moyen pour l'autiste de connaître son temps de repos requis entre deux relations sexuelles, c'est par essais-erreurs avec un partenaire compréhensif. 
  • discuter des divers niveaux d'affection : connaissance, amitié, amour
  • discuter des diverses sortes d'amour, des diverses pratiques sexuelles, des notions de genre versus sexe biologique, bref de tout ce qu'un adulte a besoin de savoir pour avoir des relations saines

 

Mais la fille n'a bien sûr pas dit tout ça au gars d'un coup...  je lui distillerai ça à petite dose chaque fois qu'on se rencontrera.  Et je me garde une dose d'indignation pour la journée où je rencontrerai les personnes qui n'ont pas fait leur job d'éducation et se sont contentées de la méthode facile du "touche pas, fait pas ça, c'est mal".  Éduquer, ça veut dire INFORMER, pas CULPABILISER.  La fille est pas mal en colère, outrée même, mais elle essaie de rester calme en apparence, ce n'est pas après le gars qu'elle est fâchée.  Le hic, c'est que c'est loin d'être la première fois qu'elle reçoit ce genre de confidence d'une personne autiste ou avec un autre handicap. 

En tout cas, la fille répond au gars : c'est vrai que tu es un danger pour les filles.  Le gars la regarde, chose qu'il ne fait pas souvent, comme la plupart des autistes.  C'est ce qu'elle voulait, la pleine attention, elle poursuit : mais ça n'a rien à voir avec le fait que tu es autiste; tu es un risque potentiel pour les filles parce que tu es plus fort que la plupart des filles et que tu as un pénis; exactement comme la très grande majorité des hommes, qu'ils soient autistes ou pas. 

À la fin, il semble plus paisible, mais il est aussi épuisé.  Visiblement, le sujet était lourd, chargé de toutes sortes d'émotions.  Elle espère qu'elle aura au moins réussi à lui faire voir que c'est normal qu'il ait envie de tenter l'aventure amoureuse et/ou l'expérience de la sexualité.  Qu'il n'a pas à en avoir honte. 

Elle le reconduit chez lui.  Dès qu'elle est seule, elle ne peut s'empêcher d'éclater de rire.  Combien absurde cette discussion fut-elle?  Elle qui craignait d'aller marcher seule dans la forêt avec lui, à cause des abus dont elle a été victime dans le passé, se retrouver à lui dire qu'il n'a pas à se sentir mal de ses envies.  Ce qui est paradoxal surtout, c'est que toutes ces personnes neurotypiques, qui je le répète n'ont aucune idée de ce que sont la sexualité et l'amour pour une personne autiste, se mêlent de le faire sentir coupable d'avoir des envies.  C'est quand même ironique que ce soit l'autiste maintes fois abusée, l'autiste passablement désabusée de l'amour, l'autiste qui ne sait plus si l'immense bonheur que l'amour procure vaut le coup 'd'endurer les difficultés sensorielles liées à la sexualité', cette autiste donc, qui se retrouve avec la tâche d'intervenir auprès de cet autre autiste.  Oui, vraiment j'en rirai certainement très souvent et très longtemps de celle-là!