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La vie d'autiste

Le bavardage

Isabelle Faguy Samedi novembre 3, 2018

La vie d'autiste est remplie d'irritants de toutes natures.  L'un de ces irritants est le fait de devoir constamment satisfaire au besoin de bavardage des neurotypiques. 

Au travail, si je dois démarrer une conversation, par exemple aborder un client, c'est tout simplement épuisant pour moi.  Je n'ai aucune idée de ce que je dois dire, faire, à quel endroit me positionner, etc.  Je n'ai même pas commencé à parler au client que je me sens déjà vidée. 

Ensuite, me faire poser des questions personnelles par des gens qui ne sont pas mes amis, par exemple des collèges de travail (et en plus ils exigent une réponse et sont fâchés si on ne répond pas). 

Ou devoir parler de la pluie et du beau temps (littéralement), ou de n'importe quel autre sujet de bavardage (les nouvelles, les histoires de famille, etc.). 

Je ne comprends tout simplement pas le principe de bavarder.  Ça me stresse qu'on me parle si on n'a rien à me dire.  Je n'ai aucune idé de ce que je suis supposée répondre, parce qu'il n'y a généralement pas de question.  Mais je vois bien que la personne s'attend à ce que je dise quelque chose. 

Ça ne me dérange pas qu'on me parle pour me faire une demande, me donner une instruction, ou même si une personne veut avoir une discussion sur un sujet précis.  Par exemple, si un étranger veut avoir une discussion sur les tracteurs ou sur la deuxième guerre mondiale, ça ne me dérange pas et je pourrai avoir une discussion sans que ça me stresse.  Ces sujets ne font pas partie de mes sujets de prédilection, mais j'apprendrai probablement quelque chose, puisque normalement les gens initient des conversations sur des sujets pour lesquels ils ont des connaissances supérieures aux miennes. 

Quand il n'y a pas de raison, de motif à la communication, que le seul motif c'est de gaspiller du temps à écouter les derniers potins du bureau ou du quartier, je suis incapable d'entretenir la conversation. 

À cause de ça, les partys, les 5 à 7 et autres événements du même genre sont un cauchemar pour moi.  Les autres me mettent à l'écart, quand ils ne me ridiculisent pas carrément.  À moins que j'aie la chance de tomber sur un autre "anormal" et qu'on puisse avoir une discussion dans un coin tranquille à part des "normaux". 

Les gens "normaux" ne parlent pas avec moi, à moins d'y être forcé, ou à moins qu'il s'agisse d'une relation de type client et qu'ils se soient déjà rendus compte au préalable de mes compétences pour résoudre leur problème.  Typiquement, parce qu'un autre client les a référés à moi... 

Tout cela étant dit, depuis mon retour aux études l'an passé, j'ai incroyablement amélioré ma capacité à bavarder.  Je bavarde avec mes colocataires aux résidences (j'en ai 19, alors ça en fait du bavardage, je vous dit pas le temps perdu...), avec les professeurs (pour garder des relations satisfaisantes), avec les autres employés et avec les autres étudiants.  J'arrive maintenant à bavarder longuement, même avec des gens que viens tout juste de rencontrer.  Mais quelle perte de temps et que d'énergie nécessaire...  de l'énergie qui n'est alors plus disponible pour tout le reste (faire les devoirs, assister aux cours, cuisiner, etc). 

Le pire par contre, ce n'est pas tant cet énorme gaspillage de mes ressources limitées de temps et d'énergie.  Non, le pire c'est que je suis cruellement en déficit (en manque) de conversations de fond.  Ma vie manque présentement cruellement de profondeur.  J'ai une impression de vide qui est impossible à combler pour le moment, faute d'interlocuteurs appropriés.  sad