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La vie d'autiste

Quand les neurodivergents excellent!

Isabelle Faguy Samedi novembre 10, 2018

Laissez-moi vous raconter une anecdote cocasse. 

Aujourd'hui, je suis allée à la piscine.  J'arrive à 15h45, le bain début à 16h00.  Il faut demander un jeton à l'employé à l'entrée du pavillon des sports.  Sauf que...  il n'y a personne dans le bureau.  La porte du bureau est ouverte, la fenêtre du guichet aussi, mais pas d'employé en vue.  Je m'installe devant le guichet et j'attends. 

Un monsieur arrive.  Je le connais, il vient souvent nager aussi.  C'est un homme d'un certain âge, probablement dans la cinquantaine mais je suis pas très douée pour deviner les âges.  Il a (très visiblement) une légère déficience intellectuelle.  Il s'installe à côté de moi, accoté au comptoir du guichet.  Il se met à me jaser de la météo et autres bavardages mondains.  Je profite de l'occasion pour pratiquer mes techniques de bavardage. 

Vers 15h50, deux femmes arrivent en même temps, mais elles ne sont pas "ensemble".  L'une est accompagnée d'un enfant.  Une troisième arrive légèrement après.  Elles sont toutes, incluant la petite fille, très visiblement neurotypiques. 

Les femmes commencent à s'impatienter.  Elles se mettent à chiâler "comment ça qu'il n'y a pas d'employé au guichet?", "où est-ce qu'il est le gars" et plusieurs autres phrases que je n'ai pas jugé utile de mémoriser.  L'une des femmes part, elle est tannée d'attendre (ça fait moins de 5 minutes qu'elle attend). 

Il est rendu 15h55 et les deux femmes restantes ne cessent de geindre.  L'homme près de moi (celui qui a une déficience) n'en peut plus de les entendre soupirer et chiâler.  Ils se tourne vers elles et leur dit : "il doit pas être bien loin le gars, il sait que le bain est à 16h00, il va venir".  Une des femmes répond : "mais c'est maintenant".  L'homme lui répond, sur un ton très poli et calme : "madame, il faut regarder la grande aiguille sur l'horloge, elle doit être tout en haut pour qu'il soit 16h00".  J'ai failli éclater de rire, j'ai réussi à me retenir de peine et de misère. 

L'autre femme répond : "Il doit être parti l'employé".  Là je sais que le fun va commencer pour l'homme et moi.  Je lui dit : "mais le gars est parti en laissant la porte du bureau ouverte, tu ne trouves pas ça étrange?".  Je regarde les femmes, pour m'assurer qu'elles écoutent.  Il répond : "tu sais bien qu'il va venir à 16h00, et puis sa voiture est dans le stationnement, et puis il ne peut pas partir comme ça!".  Je lui demande : "ah bon, comment ça?"  Il répond : "ben voyons, il est responsable ici!"  Je dis "ah oui, tu as raison, imagines s'il arrivait un incident et que son boss apprenait qu'il était parti de sur la job!"  Elles réalisent le ridicule dont elles se sont couvert et l'une dit "ça suffit je m'en vais me changer au vestiaire" et elle part en coup de vent, suivie de l'autre et de l'enfant.

Je regarde mon monsieur et je lui dit "c'est donc beau la patience hein?"  Il se met à rire et moi aussi. 

Très exactement une minute plus tard, l'employé arrive et se confond en excuses "il y a un enfant qui s'était blessé et il a fallu que j'aille le soigner, je suis désolé d'arriver si juste pour les jetons". 

Alors, nous avons deux "handicapés" (moi, autiste, et mon monsieur) qui sont, d'après tous les manuels d'intervention, "limités dans leur capacité d'attendre et de réguler leurs émotions", qui ont sagement attendu en bavardant, un incroyable 15 minutes, pour obtenir leur jeton de piscine.  Pendant que 3 neurotypiques n'ont pas su attendre 10 minutes.  Nos deux handicapés ont profité de ce que l'instant présent avait à offrir.  Lui a eu la chance d'avoir une conversation avec quelqu'un (il n'y a pas beaucoup de gens qui acceptent de converser avec lui, les gens "normaux" se sauvent dès qu'il les aborde, car il est très sociable).  Elle a pu pratiquer ses techniques de bavardage, sans pression, sans crainte de se faire juger pour son incompétence en matière de bavardage.  Et nos neurotypiques eux?  Ils se sont stressés, ont vécu de la frustration, de la colère même. 

S'il est une chose que mes déficiences m'ont apprises, c'est bien la patience.  Je réclame un doctorat en patience, pour moi et pour toutes les autres personnes "déficientes".  Pourquoi?  Parce que quand tu n'es pas capable de tout faire par toi-même, tu dois t'armer de patience.  Tu dois régulièrement attendre que les autres veuillent bien t'aider, au moment qui leur convient et selon leurs conditions.  Souvent, le moment en question est vraiment long à venir.  Parfois, il ne viendra finalement jamais, peu importe combien tu auras été patient. 

Oui, il y a des choses pour lesquelles les neurodivergents sont plus doués que les neurotypiques, et la patience est une de ces choses.