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La vie d'autiste

Appartenance

Isabelle Faguy Dimanche novembre 25, 2018

"Tu ne peux pas te joindre à nous, tu n'es pas un homme.  C'est un groupe pour permettre aux hommes de notre profession de se retrouver avec d'autres personnes qui pensent comme eux, de ne plus être isolés au milieu d'une mer de femmes et de leur mode de pensée qui ne nous correspond pas." 

Je ne peux pas non plus me joindre aux femmes de notre profession.  Je ne partage pas leur mode de pensée plus que toi.  Est-ce un hasard si je termine les phrases de mes collègues masculins avant qu'ils les terminent, et vice-versa.  Alors que je n'arrive qu'au prix d'efforts surhumains à avoir une conversation avec une collègue féminine. 

Je ne peux jamais faire partie d'aucun groupe.  Je ne suis jamais un homme, je ne suis jamais une femme.  Je n'ai pas d'intérêt pour les sujets féminins, je ne pense pas comme les femmes, je ne ressens pas les choses comme elles.  Mais je ne suis pas dotée d'un corps masculin, alors je ne serai jamais acceptée parmi les hommes non plus.  Très souvent, ils tolèrent ma présence, comme on tolère à sa table l'ami négligé que son enfant amène souper à la maison.  Parfois ils l'apprécient même, comme on apprécie l'exotisme du directeur d'un autre pays en voyage à votre bureau national.  Je ne suis jamais d'aucun groupe.  Je n'ai jamais été d'aucun groupe.  J'ai toujours été en marge de tous les groupes auxquels j'ai appartenu dont j'ai momentannément partagé le quotidien pour une raison ou une autre. 

Je n'étais pas une véritable informaticienne, pour n'avoir jamais complété un diplôme dans ce domaine (à part le MCSE).  Je n'étais pas une véritable technicienne en électrotechnique, pour n'avoir travaillé dans mon domaine que brièvement, plus de 10 ans après avoir complété mon DEC.  Je n'étais pas une véritable chef d'entreprise, pour avoir démarré et opéré une entreprise totalement hors norme, qui embauchait toutes sortes d'employés plus hors normes les uns que les autres, pour réaliser toutes sortes de mandats plus fous les uns que les autres, pour oeuvrer dans un créneau qui allait à contre-courant à ce moment-là (même si c'était en fait visionnaire).  Je ne suis pas une véritable étudiante, j'ai l'âge d'être la mère des autres étudiants avec qui j'étudie ou réside.  Oh, bien sûr ils tolèrent ma présence, sont "inspirés par ma volonté et mes efforts", ils apprécient l'exotisme d'une autiste dans leur entourage, mais ils avouent candidement que je ne suis pas vraiment des leurs.  Ne me comprenez pas mal, ils sont absolument fantastiques avec moi et je les adore!  Jamais je ne me suis sentie aussi acceptée qu'ici.  Mais je ne suis toujours pas "des leurs".  Quand je terminerai mon DEC, si je le termine, je ne serai toujours pas véritablement du groupe.  Je suis une "eux", une "cliente", une autiste.  Je ne serai jamais vraiment considérée comme une "nous",  intervenante, par les autres intervenants.  Je serai encore, et toujours, à cheval entre deux mondes. 

Même parmi "les miens", les autistes, je ne suis pas vraiment du groupe.  J'ai eu une vie atypique, même de l'opinion des autistes.  Je suis exotique même sous le regard des autres autistes. 

Je ne suis jamais d'aucun groupe.  Je marche toujours seule.  Je ne peux jamais me fier que sur moi-même.  Je ne peux jamais partager ma pensée qu'avec moi-même. 

Je suis un pont, toujours rien qu'un pont.  Je fais le lien entre les groupes.  Je joue les intermédiaires.  J'explique la réalité de l'un à l'autre.  Je dévoile des secrets appris au contact de l'autre groupe.  Je vulgarise, je traduis, j'interprète.  Je suis un pont et seule je me tiens debout dans la rivière, constamment à lutter contre le courant qui me pousse vers la dérive.  Je suis un pont et c'est épuisant.  Le pont est toujours seul.