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La vie d'autiste

La rigidité autistique et la mémoire

Isabelle Faguy Vendredi décembre 21, 2018

Dernièrement, je discutais avec un copain de l'incendie qui a frappé notre complexe d'habitations l'an dernier et complètement détruit l'un des quatre blocs.  Comme trop très souvent le cas quand je discute le moindrement en détail d'un événement passé avec une personne non autiste, ça a fini par cette réplique de mon ami, sur un ton de colère : "Maudit que tu es boquée, faut toujours que tu aies raison!". 

Mon cerveau fonctionne différemment de celui de mon copain. 

Il a une seule mémoire.  J'ai deux mémoires : ma mémoire des faits et ma mémoire des émotions/sentiments/idées/réflexions.  Beaucoup d'autistes décrivent ce phénomène des deux mémoires.  Par contre, je dois mentionner que le cerveau de chaque autiste étant différent, le fonctionnement de la mémoire peut être très variable d'une personne autiste à l'autre.  Par exemple, Naoki Higashida, un autiste japonais, explique dans son livre The reason I jump que sa mémoire est très difficile d'accès.  Les événements y sont stockés sous forme de "points" et les connexions entre ces points sont souvent absentes.  Ce qui fait qu'il accède difficilement à un souvenir en particulier "à la demande".  Cela est un long et difficile processus pour lui de chercher dans sa mémoire.  Il a aussi souvent des "flashback" d'événements pénibles qui déclenchent un tsunami d'émotions aussi intenses que lors de l'événement initial. 

Revenons à mon copain neurotypique.  Il se souvient vaguement des événements entourant l'incendie, mais est incapable de citer les détails (c'était il y a 7 mois).  Il est incapable de relater les faits de manière séquentielle.  Par exemple, il s'obstinait avec moi qu'une péripétie qui a suivi l'incendie s'était produite la première semaine après l'incendie.  Je lui ai dit que c'était la deuxième semaine.  Bien sûr, il s'est obstiné et j'ai dû sortir mon agenda (dans lequel je savais que j'avais noté cette péripétie) pour lui prouver que sa mémoire était défaillante.  Lorsqu'il raconte l'incendie et les deux semaines qui ont suivi, il manque des grands bouts de l'histoire.  Il est très intéressant pour moi de constater que les bouts qui manquent sont les bouts où je sais qu'il a vécu le plus de stress, les choses qui l'ont le plus perturbé.  Et les faits sont tellement entremêlés aux émotions qu'il est incapable de les dissocier.  Sans compter tout ce qui a été perçu de manière incorrecte à cause d'un jugement avant de mémoriser. 

Je me souviens très en détail des événements entourant l'incendie, je peux relater les faits de manière séquentielle.  Ma mémoire des faits est très différente de la mémoire "mixte" de mon copain (et des neurotypiques en général).

L'absence du filtre émotionnel

L'enregistrement des faits dans ma mémoire des faits ne passe pas par un "filtre" émotionnel.  Si mes yeux ont vu ceci, ceci sera enregistré tel quel.  Ce n'est pas toujours un avantage.  Par exemple, si je vois un accident, puis les blessures des personnes.  Pas tellement le genre de séquence vidéo et de photos qu'on voudrait avoir parfaitement en mémoire...  dans ce cas, j'aurais bien pris un filtre émotionnel qui aurait ajouté du "flou" sur les détails de la plaie.  Contrairement aux personnes neurotypiques, qui d'après mes 40 années à les côtoyer semblent d'abord évaluer les faits à la jauge des émotions/sentiments/croyances/etc avant de les mémoriser, moi j'enregistre d'abord les faits puis je les évalue, souvent bien plus tard (et souvent malheureusement la nuit, quand je repasse la journée dans ma tête pour l'analyser, me laissant bien peu de temps pour le sommeil). 

Par exemple, si un neurotypique et moi voyons une voiture s'arrêter juste devant nous et un personnage inquiétant en débarquer...  Le neurotypique jugera de l'aspect inquiétant du personnage (il a l'air d'un punk - disons que c'est inquiétant pour nous, c'est juste un exemple, les punks ne me dérangent pas) et donc il mémorisera non pas le look de ce personnage en particulier, mais plutôt un espèce d'archétype, sa représentation mentale typique d'un punk. 

Tandis que je détaillerai les aspects de son habillement qui me fascinent (ou d'autres détails, par exemple j'ai un grand intérêt pour les silhouettes, pour le bruit des pas, etc.) et les mémoriserai dans ma mémoire des faits.  Puis, après avoir constaté qu'il y a un grand nombre de détails qui correspondent à mon stéréotype d'un look punk, je lui attribuerai cette étiquette dans ma mémoire des émotions/sentiments/idées/réflexions.  Encore une fois, cette histoire de punk n'est pas une situation réelle de ma vie, c'est juste un exemple que j'ai voulu suffisamment évocateur pour que tout le monde puisse comprendre, y compris les neurotypiques bon chic bon genre (les monsieur-tout-le-monde le plus près de la moyenne possible). 

La séquence

L'enregistrement des faits dans ma mémoire comporte des liens qui permettent de reconstituer la séquence.  Parfois, après un long temps des liens peuvent s'effacer.  Mais ils ne se mélangent jamais.  Autrement dit, je peux me retrouver avec une péripétie d'une saga qui a perdu ses liens avec le reste de la séquence de la saga.  Dans ce cas, je saurai que je ne sais pas où replacer cette péripétie dans la chronologie des événements de la saga.  Contrairement au neurotypique qui lui pourra croire fermement qu'il se souvient où la replacer même si ce n'est pas le cas. 

Le temps requis pour accéder à ma mémoire

Comme cette mémoire des faits est absolument gigantesque, il m'est parfois difficile d'y retrouver des faits anciens.  Par exemple, si on me pose une question sur un événement passé, il peut me falloir quelques minutes, quelques heures, voire quelques jours, pour retrouver le détail précis qu'on me demande.  Mais si le détail a été enregistré, je finirai par le retrouver en remontant le fil ma mémoire.  À moins que j'en aie assez de chercher et que j'abandonne la recherche parce que je la juge non prioritaire et que je préfère consacrer mon temps à autre chose. 

Par exemple, lorsque mon grand-père paternel est décédé, mon père était au chalet de ma grand-mère maternelle.  La soeur de mon père me téléphone pour m'aviser du décès et me dire qu'elle ne réussit pas à joindre mon père pour lui annoncer (elle ne savait pas qu'il était à ce chalet et n'avait pas le numéro de toute façon et c'était avant Internet).  Je lui dit qu'il est au chalet.  J'avais téléphoné au chalet 2 fois durant mon enfance, en ayant devant les yeux le calepin de numéros de téléphone de ma mère.  J'avais possiblement en mémoire la photo de cette page du calopin de numéros de ma mère.  Mais c'était loin dans ma mémoire, au moins 5 années en arrière.  J'ai dit à ma tante que j'allais trouver le numéro et téléphoner à mon père.  J'aurais été incapable de lui donner le numéro "comme ça", sous la pression de son attente.  Il m'a fallu une heure pour remonter ma mémoire des faits.  J'ai commencé par déterminer dans quel contexte très large j'avais appelé au chalet, puis je me suis rapproché de plus en plus du moment précis de composer le numéro et finalement...  m*rde!  Je n'avais pas enregistré la photo de la page, je ne voyais que du noir. 

Non, en fait j'avais les yeux fermés et il faisait soleil alors c'était comme rougeâtre, le sang des paupières.  Pourtant j'étais certaine de savoir le numéro.  Je me suis replongée dans l'instant précis avant de téléphoner et c'est alors que c'est arrivé.  Je contemplais le sang de mes paupières en ce matin ensoleillé d'il y a des années et j'ai entendu le son de ma voix qui chantonait 1-xxx-xxx-xxxx.  Mais oui!  J'avais enregistré le numéro sous forme sonore.  Et voilà, j'ai pu contacter mon père pour lui annoncer le décès. 

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Revenons à la discussion avec mon copain au sujet de l'incendie.  Quand mon ami a rompu la conversation en disant : "Maudit que tu es boquée, faut toujours que tu aies raison!"  Ce qu'il voulait vraiment dire, c'est : je ne peux pas admettre que tu aies une meilleure mémoire des faits que moi et ça blesse mon égo que tu n'acceptes pas de convenir avec moi d'un faux récit des faits qui coïnciderait avec ma mémoire fautive.  Je sais, je devrais me foutre "d'avoir raison", mais ce n'est pas pour "avoir raison".  Pour moi, les faits et les séquences sont des choses importantes.  Je ne cherche pas à avoir raison.  Je cherche à rétablir les faits et la séquence.  Parce que veut, veut pas, quand tu vis continuellement dans un monde de neurotypiques qui ne cessent de remettre en doute ta mémoire (parce que la leur est défaillante), tu finis par douter de ta mémoire, même quand ton agenda te dis que ta mémoire est correcte, et tu as besoin de te rassurer en refaisant la chronologie.  C'est difficile de constamment être remis en question sur ce qui constitue une de tes rares forces (alors que tu as tout plein de difficultés invalidantes), et par conséquent de constamment me remettre en question moi-même sur ma mémoire alors que c'est une de mes rares forces. 

Et puis, je ne suis pas la bonne personne à qui aller parler si vous avez besoin d'un "yes man" (une personne qui dit toujours oui).  Je suis la personne qui va vous dire ce qu'il en est vraiment, ce qu'elle croit sincèrement.  Si vous voulez simplement vous faire dire que vous avez raison, que c'est beau, que c'est extraordinaire, qu'une mauvaise idée est bonne, trouvez un neurotypique!  Ne demandez pas à un autiste!  Pfffffff...  Assez pour le défoulement. 

Ma deuxième mémoire enregistre, dans un espace tout à fait distinct de celui réservé à la mémoire des faits, les émotions/sentiments/idées/réflexions.  Je peux ainsi relater deux fois n'importe quel événement qui comporte à la fois des souvenirs factuels et émotionnels/idéologiques.  Ces deux récits seront très différents, non pas par la séquence, qui sera rigoureusement la même (et me permettra de faire des correspondances entre les faits et les émotions/idées qu'ils ont provoqués), mais par le contenu, par ce que je raconterai.  Et aussi, parce que si je décide de raconter un événement en pigeant à la fois dans ma mémoire des faits et dans ma mémoire des émotions/idées, j'afficherai des émotions (je pourrai pleurer, rire, changer de ton et débit de voix, bouger, etc.).  Alors que si je choisis de piger uniquement dans ma mémoire des faits, je pourrai raconter l'événement "froidement", sans avoir l'air d'avoir été affectée émotionnellement.