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La vie d'autiste

Choses que j'ai apprises aux résidences étudiantes

Isabelle Faguy Lundi décembre 24, 2018

Il y aurait sûrement assez de matière pour rédiger plusieurs articles...  mais ce dont je veux parler aujourd'hui, c'est les joies et les peines de la vie en communauté quand on est autiste

J'ai toujours préféré vivre seule, ou alors avec une (1) personne peu envahissante.  Chaque fois que j'ai eu le luxe d'habiter seule, j'ai savouré pleinement ces moments de tranquilité, l'absence de nécessité d'interagir avec d'autres personnes, la possibilité de limiter les stimuli sensoriels, etc.  Et cela même sans savoir que j'étais autiste.  Pourtant (ou peut-être justement parce que...), au travail j'étais toujours dans des emplois qui exigeaient d'interagir avec une grande quantité de personne : service à la clientèle, vente, gestion de projet, gestion d'entreprise, et finalement enseignement.  Le contraste entre les journées mouvementées au travail et les soirées tranquilles chez moi me semblaient énormes. 

J'habite présentement aux résidences étudiantes du cégep de Gaspé, où j'étudie.  Quelques 300 personnes (squatteurs compris) vivent dans ce complexe d'habitation.  Pour l'anecdote, la population de la ville est de 15000, donc nous sommes quand même 2% de la population de la "ville", ville qui occupe 1300 km², les résidences étudiantes sont toute une concentration de population pour ce coin de pays!  Je réside dans un des pavillons.  Imaginez un bloc d'appartements en brique brune, typique des années 1970.  Sauf que le bloc est divisé en chambres au lieu d'appartements.  Il y a 35 chambres, réparties sur 3 étages.  Deux cuisines et cinq salles de bain complètent le tout.  Comme le bloc est ancien et que la construction était de type "économique", l'isolation sonore des murs intérieurs est nulle.  En portant attention, on peut comprendre une conversation qui a lieu dans la chambre voisine, même à voix basse.  Impossible de faire l'amour sans que tout le bloc soit au courant.  Impossible d'utiliser la salle de bain ou la cuisine tôt le matin ou la nuit sans réveiller tout le bloc. 

J'ai eu de la difficulté à m'adapter à la vie en pavillon à mon arrivée à Gaspé.  Pourtant, j'avais choisi le pavillon "tranquille", celui réservé aux étudiants "sérieux" et "propres".  Il y a seulement 20 chambres dans ce pavillon-là.  Cet automne, je suis déménagée au pavillon réputé "hippie".  J'avoue qu'il m'aurait probablement été impossible de m'adapter à la vie en pavillon si j'avais tout de suite aménagé dans ce pavillon.  Le choc aurait été trop grand!  Mais forte de mon année complète passée au pavillon tranquille, je me suis adaptée au pavillon hippie en moins d'une semaine. 

Voyons donc ce que j'ai appris en vivant aux résidences étudiantes... 

Les défis de la vie en communauté

Commençons par le "négatif". 

La proximité

D'après mon dictionnaire, celà veut dire "voisinage, près".  En effet, les gens ne sont jamais loins ici.  Ils sont même très près.  Les lits sont accolés aux mêmes murs, donc on n'est jamais couché à plus de 6 pouces du voisin.  Adieu la confidentialité des conversations.  Apprenez à vous laver les dents à 4 pouces d'une personne qui se lave les mains, pendant qu'une autre prend sa douche 4 pieds plus loin et qu'une autre fait pipi (ou autre chose) 4 pieds de l'autre côté.  Apprenez à laver votre vaisselle dans un bac de l'évier pendant qu'une autre personne lave son poulet cru dans le deuxième bac de l'évier, et que deux ou trois autres personnes utilisent les cuisinières qui sont dos à vous (nous avons donc 4-5 personnes dans un espace de 3 pieds par 5 pieds, plus des couteaux, des objets très chauds...). 

Il n'est presque pas possible de sortir de sa chambre sans devoir au moins saluer quelqu'un.  Il faut prévoir des délais supplémentaires pour tous les déplacements, parce qu'il faudra assurément jaser avec plusieurs personnes en cours de chemin. 

La promiscuité

D'après mon dictionnaire, celà veut dire "voisinage désagréable".  En effet, les voisins ne sont pas toujours agréables...  même ceux avec qui on est copain.  Certains fument (toutes sortes de substances) à l'intérieur (alors que c'est interdit), ce qui me cause des difficultés avec mes sinus et fait en sorte que mes vêtements sentent comme si j'avais moi-même fumé.  La plupart sont trop jeunes pour avoir appris à nettoyer.  Ils ignorent que la nourriture laissée à la traîne attire les bibittes (et que ça finit par puer).  Ils ne voient pas les innombrables choses qu'ils échappent sur la cuisinière, le plancher, les comptoirs de la cuisine et de la salle de bain, dans les évier, dans la douche.  Le degré de saleté est véritablement dégoûtant pour une adulte.  Il m'est arrivé souvent de ne pouvoir manger, parce que j'avais trop la nausée simplement à mettre le pied (et le nez) dans la cuisine.  Je vous épargne les détails sur les salles de bains.  Et puis, il y a le bruit, omniprésent et impossible à éliminer totalement, même avec des bouchons ou des coquilles. 

Il n'est pas facile pour une personne autiste de vivre ainsi continuellement en sur-stimulations sensorielles et sociales.  Je passe littéralement 100% de mon temps éveillé à "mettre de l'eau dans mon vin", à "faire la part des choses", à relativiser, à me dire que "ça pourrait être pire" (vraiment?  honnêtement, pas tout le temps - par moment ça a atteint le maximum de mes capacités). 

L'intimité

Je suis une personne très pudique.  Je n'aime pas découvrir mon corps.  Je ne me promènait même pas de la salle de bain à la chambre en sous-vêtements dans mon appartement ou ma maison quand j'y vivais seule avec mon conjoint.  Je fabrique mes maillots de bain parce que je n'arrive pas à en trouver un qui couvre assez à mon goût. 

Depuis les 18 mois que je vis ici, je suis devenue amie ou copine avec de nombreux résidents.  Je connais pas mal tous les autres au moins de visage et souvent je sais même leur programme d'études.  Je jase avec des dizaines de personnes chaque semaine dans les corridors.  Tous ces gens sont devenus de plus en plus "intimes", sans trop que je m'en aperçoive.  Chaque soir, je marche dans les corridors du complexe, pour me déstresser.  Un soir, je me suis prise à aller marcher en pyjama, parce que j'avais pris ma douche tout de suite après le souper.  Étrangement, je n'étais pas mal à l'aise de déambuler ainsi dans le complexe dans des vêtements que je n'aurais jamais porté même pour aller juste étendre mon linge sur la corde quand j'avais ma maison.  Hum...  Pouvais-je donc considérer que 300 résidents, ainsi que tous les employés des résidences (concierges, agents de sécurité, ouvriers, personnel de bureau) faisaient désormais partie des gens que je considère comme "intimes"?  Sans compter "Big brother", parce qu'il y a des caméras partout ici! 

Jamais au cours des 40 années précédentes je ne m'étais posé de questions sur les notions d'intimité.  Ma colocataire ou mon conjoint étaient les seules personnes que je considérais comme faisant partie de mon intimité.  L'intimité s'arrêtait à la porte de la maison ou de l'appartement.  Mais quand on vit dans un complexe d'habitation composé de 3 blocs (les pavillons) et d'une cinquantaine d'appartements de 3 à 6 chambres, le tout reliés par des corridors nécessitant près de 15 minutes pour tous les parcourirs, où s'arrête l'intimité? 

Je me souviens que les premières semaines, je considérais incontestablement qu'elle s'arrêtait à la porte du pavillon.  Puis, je me suis fait des copains et amis qui vivent dans divers appartements et blocs du complexe, et ces endroits qui me semblaient bien lointains les premières semaines ont semblé de plus en plus proches.  Ils sont devenus si familiers que les longs corridors me semblent maintenant tout simplement les liens entre nos chambres respectives, même quand il faut marcher 10 minutes entre les deux chambres.  Et puis, il y a le salon (le seul endroit avec fauteuils, et aussi la table de billard et le cinéma), le lobby (où j'étudie souvent parce qu'il y a de belles grandes tables) et la buanderie.  Tous ces endroits sont devenus rapidement très familiers, parce que je les fréquente énormément.  J'y passe du temps à étudier, faire mon lavage, coudre, jaser et m'amuser avec mes copains.  Quand je ne dors pas la nuit, je passe de longs moments à jaser avec le gardien dans le lobby. 

Tout cela a fait en sorte que les "zones publiques" du complexe d'habitation sont devenus pour moi des pièces parmi les autres de "ma maison".  Je me souviens d'une soirée de janvier l'an passé, j'étais montée au dernier étage du cégep et je regardais le complexe des résidences par la fenêtre.  Je me suis dit : "N'est-ce pas ironique, je n'ai jamais été aussi pauvre de ma vie au point de vue monétaire et j'ai pourtant la maison la plus grande qu'on puisse imaginer!"  Et j'ai ri de longues minutes.  Bref, ma notion d'intimité, de cercle intime, s'est considérablement élargie depuis que je vis ici.  Et il devient parfois difficile pour moi de déterminer qui exactement parmi tous ces gens fait réellement partie des gens que je considère comme faisant partie de mon cercle intime.  Et puis, bien des choses que je considérais réservées aux personnes de mon cercle intime font désormais partie de ma vie "publique" (disons plutôt semi-publique).  Par exemple, jamais je n'aurais partagé la salle de bain avec des hommes que je ne connais pas intimement.  Pourtant je suis bien forcée de le faire ici.  C'est une réflexion qui n'est pas terminée... 

Les avantages de la vie en communauté

Voyons maintenant le positif. 

Les ressources

Lorsqu'on vit en communauté, il y a tout d'un coup une abondance de ressources qu'on aurait cru impossible quand on n'y a jamais goûté auparavant.  Par exemple, il y a presque toujours quelqu'un pour vous rendre un service quand vous en avez besoin.  Il vous manque un peu de farine pour cuisiner vos biscuits?  Quelqu'un en a forcément.  Vous avez besoin d'un nouveau manteau d'hiver?  Parlez-en et gageons que vous en verrez un aboutir à votre chambre en quelques jours.  Pour une personne comme moi, qui s'est toujours "débrouillé par elle-même", c'est tout un changement, et positif celui-là! 

La sécurité

Le fait qu'il y a toujours quelqu'un pas loin fait qu'on se sent réellement en sécurité.  Lorsque je suis malade, il y a toujours quelqu'un pour s'en apercevoir et m'offrir d'aller à la pharmacie ou chez le médecin.  Si je me blessais, c'est pareil, il y aurait forcément quelqu'un pour me donner les premiers soins. 

Le sentiment d'appartenance

C'est probablement ce qui m'a le plus surpris, parce que je n'avais jamais ressenti ce sentiment de toute ma vie.  J'avais une vague idée de ce que c'était, pour avoir lu sur le sujet et pour avoir écouté les gens en parler.  Mais je ne l'avais jamais ressenti. 

Les résidents (des jeunes pour la plupart rappelons-le, je pourrais être la mère de la plupart d'entre eux) et les employés des résidences m'ont tous très bien acceptée.  Je n'ai été victime d'aucune intimidation, d'aucun dénigrement ici.  Alors que dans tous les quartiers où j'ai résidés auparavant j'étais toujours une exclue, une paria. 

Lorsqu'il y a eu l'incendie au printemps passé et qu'on a du être évacués (plusieurs semaines dans mon cas), je me suis sentie incroyablement seule.  Ce n'était pas la perte de mon toit, de mes habitudes, de mes routines, que je trouvais le plus difficiles (bien que ces pertes étaient très difficiles).  Non, ce qui était le pire, c'était que je "cherchais" continuellement mes colocataires dans l'endroit où j'étais hébergée.  Or, aucun de mes colocataires immédiats (les gens de mon pavillon) n'était hébergé à cet endroit.  Pour la première fois de ma vie, j'ai ressenti une véritable solitude.  Je m'ennuyais de tous mes copains et même des employés.  J'avais perdu ma communauté, je me sentais déracinée et cela me perturbait beaucoup car c'est ainsi que j'ai constaté que j'avais développé un sentiment d'appartenance et de communauté. 

La "famille" ou le groupe d'appartenance

Un de mes amis m'avait dit : "La famille, ça peut être la parenté biologique, mais à l'âge adulte bien des gens se construisent une famille composée de gens qu'ils apprécient."  Si le terme famille vous met mal à l'aise parce que vous avez la chance d'avoir une famille biologique rapprochée, pensez "groupe d'appartenance". 

C'est Noël ce soir.  Les jeunes sont presque tous partis dans leurs familles (biologiques).  Dans mon pavillon, il ne reste que moi et une autre étudiante, sur les 35 colocataires.  C'est semblable dans les autres appartements et pavillons du complexe, il reste assurément moins de 50 résidents, peut-être aussi peu que 30.  Même le personnel est réduit pour la période entre les sessions (un mois au total).  Depuis 3 jours, les résidences sont littéralement désertes.  Alors que normalement lors de ma marche dans les corridors en soirée je croise facilement de 10 à 50 de personnes, je n'ai croisé personne en 3 jours.  Je sais qu'il y a d'autres résidents sur place parce que je vois leurs voitures dans le stationnement, je les entrevois dans leurs chambres ou cuisines le soir si j'observe par ma fenêtre, j'entends leurs bruits si je m'attarde devant les portes d'appartements.  Mais dans mon bloc, c'est le silence total, à part le ronronnement des frigos et des fluorescents.  La cuisine et la salle de bain sont propres (le concierge a fait un nettoyage "en gros" et j'ai finalisé les détails)!  Mes souliers ne collent même pas sur les planchers des corridors! 

Depuis que les jeunes sont partis il y a trois jours, presque en bloc, c'est le calme, pas d'odeurs, pas de bruits, pas de socialisation obligatoire.  Hier soir, je me suis surprise à savourer cela intensément.  Je suis allée me coucher tôt en soirée.  Je me suis réveillée vers 21h.  Normalement, à cette heure-là il y a tout plein d'action.  Certains cuisinent, mangent, jouent aux cartes ou discutent dans la cuisine, d'autres prennent leur douche, d'autres courent dans les escaliers et les corridors en hurlant (pas nécessairement à jeun).  Je suis sortie de ma chambre et j'ai parcouru le bloc, machinalement.  Personne.  Personne.  Pas un visage.  Pas un "viens-tu jouer avec nous?"  Et tout d'un coup, j'ai ressenti ce même sentiment qu'après l'incendie, quand je m'étais retrouvée relogée loin de mes colocataires.  Tout d'un coup, je cherchais mes jeunes colocataires partout dans le bloc.  Je l'avais fait machinalement, sans y penser.  Tout d'un coup, je me sentais affreusement seule et j'avais perdu mon sentiment de sécurité (et si quelqu'un de mal intentionné entrait dans le bloc? personne ne m'entendrait crier).  Et oui, mes colocataires et mes autres copains qui vivent dans l'ensemble du complexe sont en quelque sorte ma famille.  Comme dans toute famille, il y a ceux avec qui on s'entend très bien, ceux qu'on craint un peu parce qu'ils sont trop différents de nous, ceux à qui on ne parle pas assez souvent, etc. 

Quelques semaines après mon déménagement dans le pavillon hippie, un des gardiens de sécurité essayait désespéremment de me soutirer des informations au sujet des fumeurs (de toutes substances).  Je lui répondais sans cesse que je ne savais pas, que je n'avais rien vu.  Au bout de plusieurs jours de ce manège, il a fini par s'énerver et me dire : "coudonc, résides-tu ici?"  Oui, justement, je réside ici.  Ces gens, qui sont pour toi à la fois des personnes à protéger et des personnes à contrôler, sont pour moi "ma famille".  Tu ne sauras rien de moi, à moins qu'une personne ait un comportement réellement dérangeant (ouf!  ma notion de "réellement dérangeant" a énormément évolué au cours des derniers 18 mois...) ou qui compromet la sécurité des autres résidents.  Voilà pour la mise en pratique du sentiment d'appartenance et pour la notion de cercle intime (dont le gardien ne fait en fin de compte pas partie). 

L'expérience se poursuit...  qu'est-ce que j'apprendrai de plus?  Qu'est-ce que je découvrirai?  Qu'est-ce que j'expérimenterai?  C'est une expérience vraiment très intéressante!