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"The Silent Wave" en français

Quand "le masque" commence à craquer...

Isabelle Faguy Jeudi juin 8, 2017

Vous pouvez lire la version originale de cet article ici : https://thesilentwaveblog.wordpress.com/2016/11/02/when-the-mask-begins-to-crack/

 

Je me suis bercée beaucoup aujourd'hui.  De l'avant à l'arrière, jusqu'à me sentir mal (est-ce seulement possible?).

C'est que je suis un peu préoccupée.  OK, plus "qu'un peu". 

Je jette un oeil vers un futur possible.  Je ne peux pas dire s'il sera brillant ou pas, mais même s'il l'est, ça n'arrivera pas sans un immense effort. 

Je vois de petites craques dans mon "masque", le masque que j'ai travaillé si fort (et travaille encore) à construire, à solidifier, à parfaire, toutes ces années.  C'est mon chef-d'oeuvre, mon "acte" ultime, dont ma vie est la scène de théâtre. 

Je m'aperçois qu'il me faut de plus en plus d'énergie pour maintenir la pièce (de théâtre), pour garder le masque bien en place.  J'ai bien peu qu'un jour, il tombe complètement.

Quand je regarde vers le futur, qu'est-ce que je vois, exactement? 

WJe n'en suis pas certaine.  Rien n'est certain, après tout, l'histoire n'existe qu'après qu'elle soit arrivée.  Mais, mes tendances sont ce qu'elles sont, et ont toujours été, et je les connais bien.

Trop bien.

Je pense que les craques ont déjà commencé à apparaître.  Graduellement, subtilement, principalement derrière la scène, mises de côté après un petit rire et un geste de la main.  "Juste une autre bizarerie du Dr Silent Wave."  C'est facile de mettre de côté (pour l'instant). 

Mais est-ce que ce sera toujours comme ça? 

Je gagerais que non. 

Je vois déjà un changement subtile, en arrière-plan : une perte de tolérance.  La tolérance envers les personnes qui pensent être prêtes à se faire conseiller par moi, mais ne le sont pas vraiment.  Des personnes qui se bernent (et moi aussi par le fait même).  Des personnes qui ne savent même pas ce qu'elles veulent, et s'attendent à ce que moi je le sache, comme si j'étais une voyante, ou autre chose du genre.  Des personnes qui me demandent les mêmes questions, encore et encore, devenant irritable quand elles n'aiment pas la réponse (qui est pourant honnête et véridique).  Des personnes qui tentent de contourner mes politiques et procédures (qui ont été bien réfléchies et sont bien nécessaires).  Je suis une (professionnellement dans-le-garde-robe) Aspie, zut!, suivez-moi et c'est tout, vous à qui je m'adresse, c'est pour votre propre bien - et ma bonne santé mentale.  Des gens qui n'acceptent pas qu'ils n'en savent pas autant que moi.  Je ne le dis pas de manière égoïste, c'est juste la vérité.  Des personnes qui ne comprennent pas qu'une recherche Google n'offre pas le même niveau de conseil qu'un humain qui a suivi une formation professionnelle et qui connait la personne qui cherche de l'aide. 

Et je veux aider.  Mes forces sont aussi mes faiblesses.  Je suis trop préoccupée, je me fais trop de soucis, probablement plus que certains d'eux.  "Dire les choses comme elles sont" est un avantage quand je travaille avec des personnes souffrant de problèmes chroniques, qui ont besoin de connaître les faits et méritent un guide qui n'a pas peur de les leur dire.  Par contre, cette même franchise est un désavantage quandje ne connais pas d'autre façon d'exprimer l'information que j'ai à offrir.  Ce n'est pas tout le monde qui veut l'entendre, et beaucoup ne sont pas habitués à des conversations aussi directes. 

Un autre point de discorde pour moi, ce sont les gens qui disent des choses qu'ils ne pensent pas vraiment.  Ou qui ne pensent pas ce qu'ils disent.  Ou qui interprètent mal ce que je dit et font des suppositions (incorrectes).  Ceci génère du stress (ça revient souvent dans ma vie).  Du stress qui devient de plus en plus difficile à gérer.  Du stress qui dont il est de plus en plus difficile de me remettre.  Du stress qui devient de moins en moins nécessaire.  “Je ne devrais pas avoir à supporter toute cette merde.”

Et je m'inquiète un peu.  ("Un peu"... puis-je dire que le terme est faible?)  Je me demande si et quand je ne serai plus capable de continuer à jouer le personnage (sur la scène du théâtre de ma vie).  Parce que comme je suis une vraie médecin, je dois jouer le personnage, pendant que je parcours le hall pour aller accueillir mon patient.  La pièce de théâtre continue pendant toute la durée de la rencontre.  Ça ne s'arrête pas - je ne peux pas me permettre que ça s'arrête - jamais - tant que je ne passe pas la porte de mon appartement. 

Il y a ici de la culpabilité - et de la honte aussi.  Ces deux concepts sont aussi des thèmes récurrents dans ma vie.  Seulement aujourd'hui, j'ai du avoir une conversation avec mon conjoint, avec lequel je travaille aussi (ce que je considère une chance.  Il est au courant de mon Asperger, bien sûr.  Remercions dieu que je n'aie pas eu à être gênée de lui révéler, je lui ai dit franchement dès le début.  Il me supporte à chaque étape. 

Mais même ceci offre peu de réconfort quand votre super pouvoir est aussi votre plus gros handicap.  (Est-ce que mon Asperger/autisme est mon handicap?  Pour moi, la réponse est : oui et non.  Parfois c'est oui, parfois c'est non.  Parfois, c'est les deux à la fois.)

J'ai du le prévenir qu'un jour, je devrai sûrement lui déléguer davantage des rencontres face-à-face avec les clients.  Il a plus de faciliter à rencontrer des gens que moi. 

Je sais qu'il n'a pas envie d'entendre ça.  Je sais que cette partie de mon neurotype n'est pas sa préférée.  Je ne peux pas le blâmer.  Je sais que ce ne sera pas facile.  Je sais qu'il m'en voudra de temps en temps.  (Peut-être même souvent.)

Ça ne fait qu'ajouter au pot-pourri de stress, culpabilité et honte qui m'empoisonne la vie, qui crée une tornade d'activité dans ma tête. 

Mais je crains qu'à un moment donné, le masque va se désintégrer, tomber en mille miettes et que tout ce qui restera sera ma face toute nue, mon moi authentique, ouvert et vulnérable, révélé à une (grande) partie du monde qui n'est pas encore prête à l'accepter. 

Qu'est-ce qui arrivera quand je ne pourrai plus garder le masque collé à mon visage? 

Qu'est-ce qui arrivera quand, soudainement un jour, je dirai quelque chose trop directement, brusquement? 

Qu'est-ce qui arrivera quand, un jour, je serai trop inflexible? 

Qu'est-ce qui arrivera si, un jour, je prend en feu, lance mon crayon, et dit : "tant pis, je suis fatiguée"?

Je ne veux pas le savoir.  Je ne veux vraiment pas le savoir.  Mais parfois, je sens ce compte à rebous d'un drôle de genre, une intuition qui me dit : planifie ta sortie.  Fais-le maintenant, pendant que tu en es capable.

Parfois, la vie n'est pas juste.  Parfois, je me demande, pourquoi moi?  Quel genre de karma j'ai?  J'ai réellement du faire une grosse erreur!  Pas "d'avoir" le syndrome d'Asperger/autisme, bien sur - ce n'est pas du mauvais karma - mais d'être du type "gêné, insécure" (j'ai été étonnée d'apprendre que certaines personnes Aspie/autistes sont naturellement douées pour "tout laisser couler sur leur dos comme un canard" et se foutre de ce que les autres pensent.  J'aimerais être comme ça, mais malheureusement...). 

Et ensuite je me dis (avec de plus en plus de compassion) : c'est à ça que sert l'entraînement.  C'est pour ça que tu planifies ta sortie, vers des manières moins stressantes de travailler dans ton champ d'expertise.

Et j'entends la voix de ma mère dans ma tête : rien n'arrive sans raison.  Et je me répète : ceci n'est pas différent.  Cet entraînement va servir aussi.

Alors je me dit : met tes culottes de grande fille, et fait-le.  Tu peux encore le faire.  N'abandonne pas, tu es trop intelligente et bien trop forte pour ça.  Tu es passée au travers de périodes bien plus difficiles, tu peux le faire. 

Et je pense qu'avec un peu d'aide de mon spécialiste et de mon conjoint, ça se pourrait que j'y arrive. 

Mais pour l'instant, l'insécurité, le stress, la culpabilité et la honte continuent.  Ils vont probablement continuer encore pour un bon bout de temps. 

Et, pour le moment, le masque tient bon.  Je ne peux pas me permettre qu'il tombe, pas maintenant. 

(Quelqu'un aurait du "duct tape"?)